Le Monde diplomatique
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> mars 2005     > Page 11

 

La zone andine dans l’œil du cyclone

Effervescence populaire en Bolivie




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Comme au Pérou, où le président Alejandro Toledo bat tous les records d’impopularité, et en équateur, où des manifestations massives réclament le départ de son homologue Lucio Gutiérrez, la Bolivie voit le mouvement social relever la tête. Après la « guerre du gaz », qui, en 2003, conduisit au renversement du président Sánchez de Lozada, la « guerre de l’eau » vient de provoquer l’expulsion d’une multinationale : la française Suez - Lyonnaise des eaux.

 

Par Walter Chávez
Journaliste. Codirecteur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique.




« Debout ! Jamais à genoux ! » En février 2003, une mission du Fonds monétaire international (FMI) arrivée en Bolivie exige du gouvernement de M. Gonzalo Sánchez de Lozada qu’il décrète un fort impôt sur les salaires afin de colmater la brèche du déficit fiscal, qui atteint alors 8,5 % du produit intérieur brut (PIB). Une révolte populaire éclate, y compris au sein de la police, qui se mutine et affronte l’armée. Quatre militaires, treize policiers et dix-neuf civils sont tués. Le président doit fuir durant quelques heures du palais présidentiel, et la mission du FMI, barricadée dans la suite d’un hôtel cinq étoiles, voit sa mesure jetée aux orties.

« Debout ! Jamais à genoux ! » Six mois plus tard, lorsque le consortium Pacific LNG (Repsol YPF, British Energy et Panamerican Energy) voulut imposer l’exportation de gaz naturel bolivien vers les marchés du Mexique et de la Californie, avec l’aval d’un pouvoir n’envisageant en rien une politique d’utilisation nationale stratégique de ses richesses, le mouvement social répliqua par la « guerre du gaz (1) » : quinze jours de protestation et d’émeutes qui se terminèrent par une insurrection indigène paysanne. Malgré la violence de la répression et l’implication des forces armées – 67 morts et quelque 400 blessés –, le mouvement renversa le président Sánchez de Lozada, l’obligeant à fuir vers les Etats-Unis.

« Debout ! Jamais à genoux ! » Ce cri a de nouveau retenti sur l’Altiplano, le 11 janvier 2005, lorsqu’une grève générale de trois jours a conduit à l’expulsion de la compagnie Suez-Lyonnaise des eaux. La transnationale gérait les services d’eau potable et des eaux usées de La Paz et d’El Alto (gigantesque quartier populaire situé au-dessus de La Paz, siège du gouvernement), au travers d’une filiale dénommée Aguas del Illimani SA (AISA), à laquelle participe, à hauteur de 8 % des actions, la Banque mondiale, par le biais de sa succursale privée, la Corporation internationale financière (CIF) (voir notre dossier sur l’eau).

Suez-Lyonnaise des eaux s’est installée en Bolivie en 1997, dans la foulée des privatisations encouragées par le président de l’époque, M. Sánchez de Lozada. Le marché n’étant pas suffisamment attractif, la Banque mondiale s’associa à la compagnie française, qui finit par prendre la place de l’entreprise étatique Samapa. Dans certains quartiers excentrés, le prix de l’eau grimpa jusqu’à 600 %, et le coût des raccordements au réseau augmenta considérablement, tandis que les cadres dirigeants voyaient leur salaire s’arrondir de 12 500 à 65 000 bolivianos (environ 10 000 dollars) mensuels. D’autre part, les fonctionnaires français d’Aguas del Illimani ne se privaient plus d’afficher leur racisme et leur mépris envers les habitants de l’Altiplano, considérés comme « les pires clients et usagers du monde (2 ».

Les tentatives du mouvement social pour expulser la transnationale ont commencé à la fin de 2004, à l’annonce de la série d’avantages octroyés à l’entreprise par le gouvernement et lui permettant de s’assurer un rendement de 12 %, aux dépens des zones défavorisées et éloignées d’El Alto, jugées non rentables. L’objectif de 15 000 raccordements au réseau de distribution d’eau pour 2004 a donc été ramené à zéro, conduisant le vice-ministre des services et travaux publics, M. José Barragón, à déclarer, le 10 janvier 2005 : « Environ 40 000 familles n’ont pas accès au service de distribution d’eau potable [à El Alto]  ; le problème des eaux usées est encore plus grave. Le contrat prévoit, tel qu’il est formulé aujourd’hui, le raccordement au réseau de tous les habitants. Tout ce que nous avons à faire, c’est de le leur demander [à l’entreprise Aguas del Illimani]  ; s’ils refusent d’approvisionner cette population parce qu’elle est pauvre, parce qu’elle ne paie pas, ou parce qu’elle n’est pas rentable, nous chercherons un autre distributeur. »

Face à la pression de plus de six cents associations de quartier, le gouvernement de M. Carlos Mesa dut céder et ordonner la rupture du contrat de concession de l’eau à Aguas del Illimani. L’expulsion de la compagnie devint donc légale et effective. La précédente expulsion avait été celle de l’américaine Betchel, en avril 2000 – elle aussi gérait les services d’eau potable et d’eaux usées des villes d’El Alto et de La Paz (3). C’est un nouveau coup porté au modèle libéral, qui avait déjà perdu, en octobre 2003, une de ses figures les plus emblématiques : le président Sánchez de Lozada.

La Bolivie est le deuxième pays le plus pauvre d’Amérique latine – juste derrière Haïti –, avec une population de huit millions d’habitants et une dette extérieure dépassant les 5,5 milliards de dollars, au remboursement de laquelle elle consacre environ 30 % de son PIB. En 1985, le président Víctor Paz Estenssoro, du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), promulgua le décret suprême 21060, ouvrant la porte à l’économie de marché. Survinrent alors la « rationalisation » des entreprises publiques, la mise au chômage de 25 000 ouvriers, mineurs de l’étain, et la faillite de l’industrie nationale naissante, qui n’avait plus les moyens de rivaliser avec les produits importés.

Au cours des années 1990, les ressources naturelles – en particulier le pétrole et le gaz – ainsi que les services de base furent privatisés. Cette évolution coïncida avec une déstructuration et une démobilisation quasi totale du mouvement populaire. De fait, une partie de la gauche, rassemblée au sein du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et du Mouvement Bolivie libre (MBL), deux partis de la classe moyenne mais avec une base populaire, participèrent activement à la libéralisation de la politique et de l’économie du pays.

Cependant, à partir du mois d’avril 2000, un virage radical affecta la vie politique quand, à Cochabamba, une mobilisation à laquelle prirent part les producteurs de coca, les cultivateurs, les ouvriers et les étudiants réussit à expulser l’entreprise américaine Betchel. « Le mouvement social d’un des pays les plus pauvres du continent a infligé sa première grande défaite à la mondialisation », déclara alors le chef de la Coordination de l’eau, M. Oscar Olivera.

Les secteurs populaires amorçaient ainsi une nouvelle période de luttes, à travers l’émergence d’une nouvelle gauche indigène et paysanne, nourrie de la mémoire historique des rébellions indigènes et de ses propres méthodes d’action collective : grèves de la faim, blocages, occupations de villes et enfin insurrections.

En juin 2002, le Mouvement vers le socialisme (MAS), dirigé par M. Evo Morales, le leader des producteurs de coca, devint la seconde force politique du pays, en remportant 20,5 % des votes, face aux 22 % du MNR, qui portèrent M. Sánchez de Lozada à la présidence.

Toutefois, le plus important eut lieu au niveau parlementaire : le MAS et le Mouvement indigène Pachacuti (MIP) obtinrent 41 sièges de député et imposèrent comme première mesure que le Congrès autorise l’usage des langues indigènes (aymara, quechua et guarani) durant les débats parlementaires. Ce fut le premier signe symbolique du refus du discours dominant, entretenu par les élites patronales, et de sa redéfinition en fonction des mouvements sociaux populaires.

Lors de la chute de M. Sánchez de Lozada, les mouvements sociaux, et en particulier le MAS, qui auraient pu s’emparer du pouvoir à cette occasion, ont préféré soutenir une succession constitutionnelle pour ne pas interrompre la légalité démocratique. Le vice-président Carlos Mesa assuma la présidence de la République. En effet, les mouvements sociaux n’ont pas pour ambition de provoquer le changement en remplaçant systématiquement un président par un autre – comme ce fut le cas en Argentine ou en Equateur –, mais d’amender l’orthodoxie néolibérale, qui, en vingt ans, n’a guère apporté d’améliorations significatives à la Bolivie.

La violence du mouvement social trouve son explication dans les chiffres macroéconomiques. Les presque vingt ans de néolibéralisme ont profité exclusivement à l’élite patronale et politique, puis au capital étranger ; de plus, l’économie nationale a piétiné, voire reculé, de façon alarmante dans certains domaines. Le seul exemple du revenu par habitant – qui n’est passé, en vingt-cinq ans, que de 940 à 960 dollars annuels – est éloquent. Selon l’Institut national de statistiques (INE), 58,6 % des Boliviens sont pauvres ; à la campagne, ce chiffre devient vertigineux, puisque 90 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté.

Le Rapport 2003 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) souligne qu’en zone rurale, les paysans subsistent avec moins de 1 boliviano (10 cents américains) par jour (4). Quand on sait que, sur les 8 millions d’habitants, 3,8 millions sont des paysans, on comprend le degré de combativité des mouvements sociaux, composés principalement de corporations et de syndicats paysans et indigènes.

Avec l’accession au pouvoir de M. Mesa, ceux-ci ont imposé un agenda politique qui se résumait en trois points : un référendum pour réglementer l’exportation du gaz naturel ; une nouvelle loi sur les hydrocarbures, qui permettrait de se réapproprier cette ressource, actuellement entre les mains de transnationales, et d’augmenter dans un même temps les impôts de ces entreprises de 18 % à 50 % ; et une Assemblée constituante pour élaborer un nouveau pacte social.

Cet agenda a été respecté dans ses grandes lignes. Pourtant, l’année 2004 accuse un net recul des mouvements sociaux. Les grèves organisées ont été peu suivies, avec un taux de mobilisation de la population indigène très décevant. Lors des élections municipales de décembre 2004, le MAS et le MIP ont recueilli un nombre de voix inférieur à celui de 2002. Sans doute faut-il y voir le reflet des dissensions au sein de ces deux partis. Ainsi, M. Evo Morales, le dirigeant qui avait les plus grandes chances de remporter les élections de 2007, a été expulsé de la Centrale ouvrière bolivienne historique (COB) et déclaré « ennemi du mouvement social » par M. Felipe Quispe, chef de la Centrale syndicale des travailleurs agricoles de Bolivie (CSUTCB), en raison tant d’une rivalité personnelle pour la direction du mouvement social que de la politique relativement conciliante du MAS à l’égard du président Mesa.

En outre, dans l’est de la Bolivie, principalement dans le département de Santa Cruz, les secteurs les plus réactionnaires se recomposent pour tenter de contrer l’action collective populaire. Un mouvement patronal à tendance « autonomiste » – sinon « fédéraliste » –, s’opposant résolument à la réalisation d’une Assemblée constituante, exige par ailleurs une « sécurité juridique » pour que les transnationales pétrolières poursuivent l’exploitation d’hydrocarbures sans perdre les conditions avantageuses dont elles bénéficient (5). Après une grève générale et une très forte mobilisation, ce mouvement a obtenu du président Mesa, le 27 janvier, la promulgation d’un décret ordonnant la tenue d’élections, au mois de juin de cette année, pour choisir des préfets – sorte de gouverneurs départementaux – dans la perspective de l’autonomisation de cette région, la plus riche du pays. Cette mesure, qui se superpose à la réalisation de l’Assemblée constituante, prétend souffler la vedette aux mouvements sociaux.

« Dans tous les cas, cette impasse peut se révéler bénéfique, déclare le sénateur Filemón Escóbar, d’une fraction du MAS. C’est un signal fait au mouvement social pour qu’il rassemble ses forces, réoriente ses combats et ne perde pas de vue son objectif central : obtenir l’amendement du modèle néolibéral pour approfondir la démocratie, sans les inégalités d’aujourd’hui. Nous devons donc resserrer les rangs pour que l’Assemblée constituante devienne réalité. »

Cela se concrétise dans les faits. Malgré menaces (de mort) et tentatives de délégitimation, M. Evo Morales et le MAS ont décidé de réaffirmer leur rôle de force d’opposition et de convoquer leur base pour défendre la réalisation de l’Assemblée constituante, tout en affinant leur stratégie pour les élections de 2007, qui pourraient, par la voie démocratique, porter légitimement cette nouvelle gauche au pouvoir. L’avenir reste ouvert, elle n’a pas dit son dernier mot. A moins que celui-ci ne soit : « Debout ! Jamais à genoux ! »

Walter Chávez.
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(1) Outre le refus de la spoliation par les multinationales, l’impopularité de cette opération fut due au fait que le gazoduc prévu pour exporter le gaz devait passer par le Chili, vainqueur jamais pardonné d’une guerre qui, en 1879, a privé la Bolivie du territoire lui donnant accès à l’océan Pacifique.

(2) Frank Poupeau, « Et l’eau de La Paz fut privatisée », Le Monde diplomatique, juin 2002.

(3) L’entreprise avait imposé une augmentation de tarif – pouvant atteindre dans certains cas 3 000 % – sur les services d’eau potable qu’elle gérait.

(4) Cité dans La Razón, La Paz, 12 octobre 2003.

(5) De même, les Etats-Unis défendent-ils les investissements de leurs multinationales, ainsi que le Brésil, qui fait du lobbying en faveur de la compagnie pétrolière Petrobas.



 


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